15
Brûlant

— Puis-je te demander un service avant que tu ne partes ? demanda la vieille korrigane à Amos.

— Bien sûr.

— Si Tserle réussit à se sortir du piège de glace qui la retient prisonnière, pourrait-elle emprunter ta créature volante pour se rendre sur le continent de l’eau ? Ma jeune élève avait un magnifique pégase qui, malheureusement, s’est laissé mourir de chagrin en espérant son retour. Plax m’a raconté que tu as un gros lézard, alors je me suis dit que…

— C’est un dragon… Son nom est Maelström et il est tout à fait libre de faire ce qui lui plaît. Je ne peux pas m’engager pour lui, mais si vous lui expliquez bien la situation, je suis certain qu’il ne refusera pas de se lancer dans une nouvelle aventure avec Tserle.

— À la bonne heure ! Mais… si je puis me permettre, comment elle et moi réussirons-nous à communiquer avec lui ? Plax m’a dit que ta bête ne parle même pas notre langue.

— Je porte des oreilles en cristal qui me permettent de comprendre et de parler toutes les langues, précisa Amos. Ce sont des objets magiques d’une très grande valeur que vous offrirez, de ma part, à Tserle lorsqu’elle descendra de la montagne. Ainsi, elle pourra facilement communiquer avec Maelström et lui expliquer la situation. Moi, je ne pense plus en avoir besoin.

— Oh ! merci, merci, merci, répéta la chamane, émue. Tu as un cœur d’or.

— Voilà ! fit le garçon en posant ses doigts sur les oreilles de cristal pour les ôter. S’il vous plaît, vous saluerez Plax pour moi… Allez ! Au revoir et bonne chance !

Amos tendit cérémonieusement les précieux objets à la korrigane. Quand même un peu triste de se séparer du merveilleux cadeau de la reine Gwenfadrille, il ne regretta pas son geste. Il était plus important pour lui de partager même ses objets de valeur avec ceux qui en avaient besoin que de les conserver égoïstement.

— Nous sommes prêts, dit le prêtre Phlégéthonien en invitant le porteur de masques à le suivre.

Malgré le combat qui faisait encore rage entre les troupes de Hel et les habitants de la rivière de feu, une bonne centaine de petits bonshommes de flammes attendaient l’arrivée de leur Phénix sur les bords du lac de lave. Ils avaient été désignés pour transporter les cendres d’Amos jusqu’à la porte de la terre située sur le continent du feu.

— Ô puissant Phénix ! lança le prêtre en montrant d’un geste solennel ses élus. Voici les porteurs qui, à travers les vapeurs gazeuses de l’atmosphère, te feront franchir la grande mer afin de te déposer sur l’autre rive. Maintenant, ô grand Amos ! tu dois…

Trop ému de l’honneur qu’on lui avait fait en le choisissant pour cette mission, un des Phlégéthoniens présents perdit connaissance. C’était beaucoup trop pour lui ! La présence d’Amos et l’allocution du prêtre l’avaient bouleversé à un point tel qu’il en était tombé sur le dos en poussant un couinement d’extase. Sans tarder, ses compagnons le relevèrent pour l’amener un peu à l’écart et l’éclabousser de lave afin de le ranimer. Le petit être recouvra rapidement ses sens et, embarrassé par sa conduite déplacée, il reprit vite sa place parmi les autres.

— Je poursuis donc… Alors, comme je le disais à notre Phénix, poursuivit le prêtre sur un ton qui trahissait l’agacement, vous le conduirez en sécurité, à bon port, n’est-ce pas, mes flammes ? Il ne te reste plus, ô grand Amos Daragon ! qu’à t’immoler en te plongeant dans le lac.

— Et mon trident ? s’inquiéta le garçon.

— Tout ce qui deviendra poussière en ta compagnie, expliqua le prêtre, renaîtra de ses cendres le moment venu.

— Bon… d’accord… très bien…

 

***

 

Tout en sueur, Béorf se réveilla en sursaut et poussa un cri qui fit trembler les murs de sa chambre. À côté de lui, Médousa, qui lisait à la lueur de la lampe à huile, sursauta à son tour si fort qu’elle bondit de sa chaise et atterrit à plat ventre de l’autre côté du lit.

— Béorf ? Qu’y a-t-il, Béorf ? lui demanda-t-elle, le cœur battant.

— Je l’ai vu ! Il était là ! Je l’ai observé longtemps avant que…

— Qui as-tu vu, Béorf ? Qui était-ce ?

— Je ne sais… je ne sais plus…, balbutia le gros garçon, tout agité. Enfin, je crois que j’ai vu Amos… Je le voyais de… comment dire ?… à vol d’oiseau… dans la neige, et le feu !

Médousa se releva et appliqua une nouvelle compresse bien fraîche sur le front de son ami.

— Tout doux maintenant, lui dit-elle tendrement, ce n’était qu’un mauvais rêve… un simple cauchemar, tête de noix…

Depuis qu’il avait été grièvement blessé lors de sa fuite de Bhogavati et de surcroît empoisonné par larme de son agresseur, Béorf demeurait fragile, mais sa convalescence se déroulait plutôt bien. Il avait recommencé à manger régulièrement, même trop parfois, et ce, jusqu’à la visite de Fana. Depuis le départ de la jeune fille, qu’il n’avait d’ailleurs pas eu le temps de rencontrer, le béorite faisait toutes les nuits des cauchemars à répétition qui l’empêchaient de bien dormir. On aurait dit que Fana avait éveillé, uniquement par sa présence dans la vieille forteresse, des parties dormantes de son cerveau qui s’activaient maintenant la nuit.

— Je l’ai vu, Médousa… Je me rappelle maintenant, continua-t-il, un peu moins confus. C’était bien Amos… Nous devrions aller le rejoindre, il a besoin de nous… Laisse-moi me lever, je dois l’aider… Sans moi, il ne pourra…

— Chut, Béorf, riposta doucement la gorgone. Je te rappelle que tu n’es même pas en mesure d’aller beaucoup plus loin que le petit coin. D’accord, ton état s’améliore, mais de là à…

— Écoute-moi, Médousa, la coupa le béorite. Amos était au bord d’un lac de lave et il allait s’y immerger ! On aurait dit qu’il retournait dans les Enfers… Il y avait des petites créatures de feu partout et… et plus loin, il y avait une grande bataille avec des géants de glace…

— Bien sûr, Béorf, bien sûr… et ce matin, rappelle-toi que tu m’as raconté avoir vu Amos grelottant à côté d’une fille congelée et ligotée. Il y avait aussi le cheval de Yaune le démon…

— Oui… et aussi une femme assise sur un trône de glace qui caressait un de ces chiens !… Puis… puis… Je… je ne suis plus certain de…

— Mets-toi sur le côté, je vais refaire ton pansement, dit Médousa pour détourner la conversation.

Comme le lui avait enseigné Lolya, la gorgone s’assura d’abord que la plaie n’était pas infectée, puis versa dessus quelques gouttes d’une mixture préparée par la nécromancienne et censée favoriser la guérison. Elle appliqua ensuite une pommade sur les rougeurs avant de refaire le bandage.

— Voilà ! s’exclama-t-elle en bordant son ami. Je crois que tu peux te rendormir.

— Tu sais quoi ? lança Béorf en se calant la tête sur l’oreiller. Je sais que c’est la réalité.

— Tu m’inquiètes beaucoup, répondit Médousa en lui caressant les cheveux. Jamais je ne t’ai vu dans un tel état. Tu sais, les nagas ne m’ont pas fait de cadeau à moi non plus et, d’habitude, tu récupères beaucoup plus vite que moi. C’est même toi qui avais l’habitude de prendre soin de moi…

— Oui, je sais… je n’arrive pas à remonter la pente. Mais ça viendra. Ce doit être ce maudit poison qui se promène encore dans mon sang.

— Allez, rendors-toi maintenant, je veille sur toi.

— Toi et moi, nous formons une bonne équipe, hein ?

— Depuis le premier jour de notre rencontre, Béorf ! fit la gorgone en souriant. Une sacrée équipe même !

— Alors, je t’en prie, crois-moi quand je te dis qu’Amos a besoin de nous, insista Béorf. Dans mes rêves, je peux le suivre à la trace… J’ai parfois même l’impression de pouvoir le toucher ! Tu sais que jamais je ne t’ai menti et…

— Je sais et je te crois, l’interrompit Médousa. Maintenant, cesse de t’exciter et dors ! J’ai envie de te retrouver en forme pour pouvoir te botter le derrière comme avant ! Et si nous formons une si bonne équipe, c’est parce que c’est moi le chef !

— Tu profites de la situation, s’amusa Béorf. Attends, tu ne perds rien pour attendre !

— Tu as bien raison, tiens ! J’ai assez attendu, répliqua la gorgone en se penchant pour lui donner un long baiser.

Béorf le reçut comme un cadeau. Lorsque Médousa retira ses lèvres des siennes, le gros garçon ému demeura d’abord muet, puis, les yeux clos de bonheur, il déclara :

— Je savais bien que j’étais irrésistible, même pour les créatures les plus dures à conquérir !

— Tu es aussi romantique qu’une planche de bois, Béorf ! s’exclama la gorgone dans un grand rire.

— En tout cas, s’il s’agit d’un nouveau médicament que tu essaies, j’en reprendrais bien !

— Ouais, c’est ça ! Dans tes rêves, tête de noix !

— Oh ! oui, c’est bien là que tu te trouves, Médousa, dans mes songes les plus doux mais jamais dans mes cauchemars !

— Alors, dans ce cas, tu as droit à un autre baiser, mais tout petit, celui-là !

— Ah ! je me sens déjà mieux !

 

***

 

Exactement comme l’avait vu Béorf dans son cauchemar, Amos avança lentement dans le lac de lave. En utilisant ses pouvoirs de porteur de masques, il s’enflamma le corps, puis plongea la tête la première dans le magma fumant.

— Par la force et le pouvoir du feu, lança alors le prêtre à genoux devant la lave bouillante. Je t’ordonne, Ô GRAND PHLÉGÉTHON ! père de toutes les rivières de feu, de me rendre les cendres de notre, Ô GRAND AMI ET PHÉNIX ! le porteur de masques, AMOS DARAGON. DONNE-MOI LA POUSSIÈRE AFIN QUE, PAR NOTRE FOI, CE GARÇON RENAISSE DE SES CENDRES ET TÉMOIGNE DE LA FORCE DU GRAND PEUPLE DES PROFONDEURS ! CAR, OH OUI !…

— …NOUS SOMMES UN GRAND PEUPLE ! ajoutèrent les Phlégéthoniens désignés.

— Pour ça, OH OUI ! nous le sommes !

Pour recueillir les cendres du porteur de masques, c’est l’esprit suprême de la rivière de feu, maître incontestable de tout ce qui bout, brûle ou cuit par les flammes, qui émergea lentement de la lave. Face au prêtre, tous aperçurent une petite salamandre, le dos couvert de marques en forme d’étoile. Rares étaient les moments, les événements où le reptile apparaissait devant les Phlégéthoniens.

Dans le monde des vivants, la salamandre était bien connue des alchimistes et des magiciens. On lui accordait de grands pouvoirs comme sécréter un liquide laiteux qui, au contact de la peau humaine, pouvait empoisonner l’organisme. Lentement, celui qui avait le malheur d’être infecté par la salamandre, commençait à perdre tous ses poils, et son corps se couvrait de plaques noires ressemblant à de profondes brûlures. Ses jours étaient alors comptés, car il n’existait aucun remède ou antidote efficace contre le mal du feu. Il arrivait souvent que les victimes atteintes de ce mal se consument vivantes et qu’on les retrouve calcinées.

Le reptile s’approcha du prêtre et lui tendit une petite boule grise.

— Voici donc les cendres du Phénix, murmura le Phlégéthonien en courbant le dos pour prendre la petite boule grise. Voici les poussières de celui qui rétablira l’équilibre du monde et qui nous redonnera notre place dans le monde des vivants.

— Esprit du feu, grand prêtre des Phlégéthoniens, déclara la salamandre, je te demande de rester ici, car, une fois la tâche des porteurs de masques terminée, nous chasserons la demi-déesse Hel de cet endroit pour y établir un volcan. Tu recevras bientôt la visite d’un second porteur de masques, l’élu d’un autre continent. Il portera sur son dos une grande chauve-souris blessée. Lorsque tu l’apercevras, indique-lui rapidement la porte du feu. Une fois qu’il l’aura franchie, il sera en sécurité et pourra rejoindre les autres. Fana, la représentante de l’eau, est déjà dans le couloir menant vers le centre du monde et elle attend l’arrivée des trois autres.

— Et Tserle ? demanda le prêtre. Arrivera-t-elle à temps pour la rencontre des porteurs de masques ?

— J’ai demandé aux plus puissants esprits de l’eau de la guider. Elle sera entre bonnes mains.

— Je suis à tes ordres, bête de la braise ! affirma le petit bonhomme. Dis-moi, es-tu certain que les porteurs de masques arriveront à éliminer les dieux ?

— Amos porte déjà en lui la réponse à la grande énigme, répondit la salamandre. C’est lui qui guidera les autres vers la grande victoire des esprits de la nature et l’incarnation de la Dame blanche. Que tes Phlégéthoniens prennent bien soin de ses cendres, l’avenir du nouveau monde en dépend !

 

La fin des dieux
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